06 Fév Réintroduire de la diversité génétique dans les vignes
Pourquoi les vignerons ont-ils recommencé à sélectionner les pieds de vignes par eux-mêmes (sélection massale), comme leurs ancêtres l’ont fait pendant des générations, jusqu’à l’introduction de la sélection clonale ?
Un petit retour en arrière s’impose sur l’évolution récente de la culture de la vigne.
Evolution de la culture de la vigne
Grosso modo, avant les années 1860-70 et la dévastation du vignoble français par le puceron ravageur de la vigne venu d’Amérique, et plus connu sous le nom de « phylloxéra », nos ancêtres marcottaient la vigne. Il « suffisait » d’enfouir un sarment dans le sol et il reprenait racines. Facile !
Le marcottage est devenu impossible puisqu’il fallait greffer les cépages français (alias « Vitis vinifera ») sur des porte-greffes de variétés américaines (comme « Vitis riparia ») ayant développé une résistance à la maladie causée par le petit insecte, suite à leur coévolution sur le même continent. Les vignerons continuaient à sélectionner des sarments sur plusieurs individus, qui étaient ensuite greffés sur la vigne-hôte.
La technique de clonage a été mise en place à partir de la culture des cellules des bourgeons terminaux. Les mêmes plants ont pu être multipliés en grande quantité. Donc, un même individu a été cloné en grande quantité. C’est ainsi qu’entre 1970 et 2000, c’est une dizaine d’individus de Sauvignon Blanc qui fut plantée à travers le vignoble.
Les vignerons constatent un dépérissement du vignoble suite à l’interdiction des traitements à l’arsénite de sodium pour des motifs de santé publique (propriétés cancérigènes de l’arsenic). L’arsénite de sodium était utilisé pour protéger les vignes des maladies du bois (Esca, Black Dead Arm, Court-noué,…). Son interdiction a ainsi rendu les vignes plus vulnérables aux attaques et par conséquence, a augmenté la mortalité au sein du vignoble.
⚠️ Attention, il n’y a pas de lien entre la sélection clonale et l’augmentation des maladies du bois : les parcelles de sélection massale sont tout autant touchées que les parcelles clonales.
Dans cette vidéo, Guy Perrot interviewe Jean Tatin à propos du travail en sélection massale.
Les avantages de la sélection massale
Face à à la hausse du taux de mortalité de nos vignes, nous avons souhaité sauvegarder la diversité génétique du vignoble par le biais de la sélection massale qui présente plusieurs avantages.
Primo, l’assemblage de plusieurs individus aux différentes caractéristiques confère au vin sa complexité. Le SICAVAC a démontré depuis 2018 (premier millésime récolté sur les parcelles de CEPS SICAVAC) que les sélections massales peuvent permettre une nette amélioration qualitative grâce à une plus grande complexité des vins.
Mais ce n’est pas la seule raison ! Diversité rime également avec une meilleure résilience vis-à-vis des contraintes environnementales et une capacité d’adaptation, notamment au dérèglement climatique. Ce point est incontestable, explique François DAL du SICAVAC : « il est possible par exemple, de choisir des individus ayant une maturité plus tardive afin de contrer en partie l’avancée de la date de vendange et la modification des équilibres des vins. »
Le troisième avantage de la sélection massale reste quant à lui hypothétique (un fantasme ??). La diversité génétique pourrait apporter une meilleure résistance vis-à-vis des maladies. En effet, un individu moins sensible au mildiou aurait davantage de chance de survie les années chaudes et humides. Mais face à un ravageur puissant, cette différence n’est pas suffisante, dit François DAL du SICAVAC, en illustrant son propos :
« Lorsque les Européens ont conquis les Amériques, la plupart des Amérindiens ont été éradiqués à cause du virus de la grippe. Ils avaient beau avoir chacun une génétique différente, ils n’étaient pas adaptés à ce nouveau virus. Il en est de même de nos vignes face au mildiou, par exemple. »
Le développement de résistance aux maladies se jouerait-il plutôt au niveau de l’espèce, plutôt que de l’individu ? Telle que la résistance au phylloxéra développée chez Vitis riparia, suite à des millénaires de coévolution avec le petit puceron sur le continent américain, que notre Vitis vinifera européenne n’avait pas lors de l’arrivée de cet insecte dans les années 1870.
Peut-être également que cela ne fonctionne pas car la sélection massale est une reproduction asexuée ? La sélection naturelle des mutations « avantageuses » et l’évolution génétique d’une espèce n’agirait que si la vigne était reproduite de manière sexuée, à savoir par le biais des pépins des raisins ? Mais alors, qui sait quel goût auraient les fruits de leur progéniture ? …
Sélection massale VS sélection clonale : faut-il vraiment les opposer ?
A noter que la sélection clonale a des avantages aussi, sinon on ne l’aurait pas développée ! Dans les années 70, les vignerons avaient besoin de clones à haut rendement et produisant des grappes avec des taux de sucres élevés. Aujourd’hui, ce n’est plus le rendement élevé qui est recherché, mais la résistance aux maladies. Et dans le futur (proche ?), sur base des projections du réchauffement climatique, ce sont des clones à maturité plus tardive et avec des taux des sucres plus faibles qui risquent d’être demandés (source en ligne : Roby J.P. et al., Towards a relationship between institutional clonal selection, mass selection and private clonal selection of grapevins cultivars).
Il y a en fait un équilibre à établir entre les deux types de sélection puisque la sélection clonale puise dans un réservoir de gènes afin de sélectionner les meilleurs attributs, en fonction des conditions et besoins de l’époque. Mais le réservoir s’appauvrit lorsqu’on ne plante que des clones d’un seul individu dans une parcelle. La diversité génétique de la vigne s’entretient donc en continuant de planter des pieds en sélection massale.
Sélection massale à partir de nos vieilles vignes des Nouzats
Partant donc de ce constat, à partir des années 2000, nous avons lancé nos sélections massales au domaine, grâce aux ceps plantés dans la parcelle des Nouzats à la fin des années 50 (et donc, qui n’étaient pas des clones, car les premières plantations avec des clones agréés remontent à 1975). Ces vieilles vignes ont été plantées par Roger DURET, un vigneron de Quincy installé dès 1936…année de naissance de l’AOC Quincy ! C’est un terroir de graves sableuses, rouges et profondes de plusieurs mètres, dominé par le paysage ouvert des hautes terrasses de la vallée du Cher. La cuvée Terroir Nouzats nous donne d’ailleurs des vins délicats, souples et suaves, toujours très expressifs…
Ce travail de sélection est le fruit d’une collaboration avec la maison Guillaume (notre pépiniériste). Au début, 100 plants sans maladies à virus ont été sélectionnés. Nous avons récolté leurs sarments lors de la taille et nous les avons remis au pépiniériste sous forme de fagots pour qu’il les greffe. Nous avons poursuivi cette démarche sur nos vieilles vignes de Chaumoux. (n’hésitez pas à parcourir notre article sur Les vignes de Chaumoux).
Ici également, la parcelle a donné naissance à une cuvée parcellaire : la cuvée Terroir Chaumoux.
En espérant avoir réintroduit un peu de diversité dans nos vignes et nos vins !
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